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Traduction : un marché de 15 milliards de dollars

Common Sense Advisory, une société d'étude et de conseil américaine spécialisée dans le secteur de la traduction et de la localisation, qui suit le marché avec beaucoup de précision depuis plusieurs années, estime que le marché mondial de la traduction représente en 2009 un poids global de 15 milliards de dollars (soit, par exemple, l'équivalent du marché de la musique en ligne), et qu'il est en croissance régulière de 15% par an. En 2005, la croissance annuelle était estimée à seulement 12% par la société d'étude IDC. L'Europe constitue la zone la plus importante de ce marché, avec 43%. Elle est suivie des Etats-Unis (40%), de l'Asie (12%), et du reste du monde (5%).

Plusieurs faits remarquables caractérisent ce marché :

  • Il s'agit d'un marché très fragmenté, presqu'entièrement détenu par les petites structures. En effet, le chiffre d'affaires cumulé des 30 acteurs les plus importants ne représente guère que 27% du marché total.
  • Au sein même de cette liste des 30 acteurs les plus importants, les disparités de taille sont énormes : quoi de commun entre Global Linguist Solutions (environ 700 millions de dollars), le numéro 1, et SEPROTEC, numéro 30, qui réalise seulement 20 millions de dollars de CA ?
  • Les principaux acteurs du marché sont installés aux Etats-Unis (59% des trente grands) et au Royaume Uni (16% d'entre eux). Seule une société française fait partie des « grands » de la traduction professionnelle, et encore s'agit-il de la filiale spécialisée de... Hewlett-Packard !
  • Au sein de ce marché, certaines entreprises vivent une croissance extrêmement forte. D'une année sur l'autre, il n'est pas rare d'observer, chez tel ou tel acteur, une croissance supérieure à 20%, avec, parfois, des doublements de taille. Deux raisons principales : l'obtention de gros contrats pluri-annuels avec certains grands clients, et, le plus souvent, l'acquisition d'entreprises concurrentes. Car, sur ce marché très dynamique, les consolidations vont bon train... sans pour autant réduire le taux de fragmentation, dû à l'arrivée constante de nouveaux intervenants.
  • Le marché de la traduction-localisation est aussi très sensible à la parité entre le dollar et l'euro. En effet, les principales firmes comme les principaux clients sont américains : la traduction est donc souvent vendue en dollars. Mais on traduit avant tout vers les langues européennes, et les achats sont donc réalisés en euros. Le dollar étant aujourd'hui particulièrement faible face à l?euro, il fragilise la compétitivité des grandes entreprises de traduction, ce qui se répercute sur toute la chaîne, car la pression est forte sur les tarifs à l'achat. (De grandes structures américaines de traduction achètent à des plus petites, basées en europe, qui achètent elles-mêmes à des traducteurs indépendants).
  • Aux Etats-Unis, le multiculturalisme croissant développe une demande croissante de la part des acteurs publics. Nombreuses sont les administrations qui doivent traduire leurs documents à destination des usagers dans de multiples langues, représentatives de la mixité culturelle américaine.
  • Dans les pays en voie de développement, et dans les zones d'Asie les plus dynamiques se développe une demande de traduction où langue source et langue cible sont orientales. Pour le dire autrement, l'anglais perd peu à peu son rôle de langue-pivot dans la traduction : là où on aurait traduit du japonais en anglais avant de porter le texte en chinois par exemple, l'offre permet aujourd'hui d'opérer des traductions directes.

Une croissance forte et continue

Le marché de la traduction est en croissance continue depuis une vingtaine d'années. Pourquoi ? Il existe plusieurs raisons principales.

  • Avant tout, la traduction répond à un besoin fondamental : communiquer en s'affranchissant de l'obstacle de la langue. Alors que l'acte de communication n'a jamais été rendu aussi facile par les nouvelles technologies (Internet, téléphonie portable, satellites, etc.), et que les frontières ne cessent de disparaître avec la constitution de grandes zones de libre-échange (USA, UE, Alena, etc.), les langues constituent encore un obstacle incontournable au dialogue interculturel. Plus les technologies se développeront, plus le libre échange des biens et des personnes sera encouragé, plus le marché de la traduction se développera.
  • Plus précisément, la mondialisation pousse les entreprises à gagner sans cesse de nouveaux territoires. A chaque fois, elles doivent réapprendre à communiquer dans la langue de leurs nouveaux clients si elles veulent vendre à l'étranger.
  • Conjointement à cette expansion économique des entreprises, les échanges sont de plus en plus réglementés, « judiciarisés », ce qui est la source de nouveaux textes, règlements, contrats, etc. Avec une très forte tendance à imposer les concepts à la source du droit anglo-saxon un peu partout dans le monde.
  • Pour proposer les nouvelles technologies à un public toujours plus vaste, les industriels simplifient sans cesse les interfaces d'utilisation, ce qui, a contrario, encourage la création de documentations toujours plus étoffées, plus complètes : il existe une véritable inflation des textes d'aide (sites Web, documentations, fichiers d'aide, livres, forums, blogs...), dont une très grande partie doit être traduite. Dans le même ordre d'idées, les entreprises mettent désormais en ligne leurs bases de connaissances, à l'origine destinées aux services d'assistance technique, pour réduire la croissance permanente des plateaux d'appels.
  • Enfin, il existe un gigantesque réservoir de textes candidats à la traduction, mais qui ne sont pas traduits par manque de moyens financiers et humains. Language Weaver, un éditeur de solutions de traduction automatique, estime cette réserve au quadruple du marché de la traduction. C'est dire que la demande n?est pas prête de se tarir.

Une offre fragmentée

On l'a dit, la principale caractéristique du marché de la traduction, c'est la fragmentation de l'offre. Cela tient à plusieurs raisons.

  • La principale, c'est qu'il n'existe aucune barrière à l'entrée. Pas besoin d'être diplômé pour s'établir comme traducteur. Tout un chacun peut décider de s'installer, sans compte à rendre. Il n'existe ni numerus clausus ni accréditation contraignants. Comme l'investissement préalable est assez faible, la tentation est grande de faire de la traduction une activité complémentaire, un peu comme on déciderait de coller des enveloppes ou d'organiser des réunions Tupperware à domicile. D'un autre côté, cette simplicité d'installation a aussi permis la constitution de nombreuses entreprises qui ont ensuite su se développer harmonieusement sur une longue durée, et de nombreux grands acteurs du marché n'y figureraient pas aujourd?hui si le démarrage avait été contraignant.
  • Par ailleurs, la traduction est perçue par ses clients comme une activité de « commodité ». À l'instar du plombier, du serrurier, du médecin ou du notaire, le traducteur dépanne un client en situation d'urgence. On n'achète jamais une traduction par plaisir, mais par nécessité. Avantage : le client est toujours en situation d'achat, il n?est pas nécessaire de le convaincre du bien-fondé de sa dépense. Inconvénient : comme il ne perçoit pas de différence de positionnement entre les acteurs, ses seuls critères de choix se réduisent à la rapidité et au coût de la prestation.
  • Corollaire du point précédent, la diversité des travaux de traduction est étonnante. Menu de restaurant, descriptif touristique, site Web, cours de cuisine, papiers d'identité, plaquette sur le paludisme, jugement, manuel de matériel de fitness, scénario pour un clip publicitaire, formulaire bancaire, communiqués de presse... Tout se traduit, tout le temps, dans toutes les langues.
  • Il est rare que les clients soient sensibles à la taille de l'entreprise de traduction à laquelle ils font appel. Ce critère ne joue que dans le cas de très gros projets, pour lesquels la part qu'ils représentent dans le chiffre d'affaires du fournisseur constitue un risque industriel à gérer pour le client. La plupart du temps, il n'y a aucun critère de marque ou de taille. Le client recherche simplement « un traducteur ». Tout le monde a donc sa chance. Ce qui revient là encore à dire qu'il est très difficile de trouver un positionnement différenciant pour les officines de traduction généralistes.
  • Enfin, la demande est toujours locale. Petits ou grands, les clients achètent la traduction là où ils sont eux-mêmes installés. Même lorsqu'ils concluent d'importants contrats mondiaux, les clients internationaux qui les suscitent autorisent dans le même temps leurs filiales nationales à acheter de la traduction chacune dans son pays. C'est pour cette raison que les grandes entreprises de traduction continuent d'entretenir des filiales ou des bureaux dans de très nombreux pays, alors même que le métier lui-même est totalement dématérialisé. Ces agences locales leur permettent de trouver de nouveaux clients dans chaque pays. De même, nombreux sont les groupes d'ampleur nationale qui ont plusieurs bureaux dans le même pays. Et certains ont aussi plusieurs marques : souvent, ils perpétuent les noms des sociétés rachetées au fil des ans.

Une clientèle diversifiée

Dans son ouvrage Profession traducteur, Daniel Gouadec décrit la demande de traduction en faisant appel à trois axes principaux : le domaine, du plus général au plus spécialisé ; le support, site Web, logiciel, vidéo ou texte ; et les outils nécessaires à la traduction, du plus simple vers le plus compliqué à maîtriser. Ainsi distingue-t-on un projet de traduction simple, relevant d'un domaine général, et n'exigeant aucun outil spécifique, comme, par exemple la traduction d'un descriptif touristique, et, à l'opposé du spectre, la localisation d'un logiciel spécialisé dans le placement du patrimoine financier des banques : il s'agit là d'un projet de traduction hyper-spécialisé, pour un support logiciel, et requérant la maîtrise d'outils spécifiques, comme les logiciels de traduction des interfaces logicielles. Entre ces deux extrêmes on trouve quantité de projets simples sur des matières complexes, et de projets traitant de sujets simples mais exploitant des supports qui requièrent des outils complexes. Car la demande de traduction est extraordinairement diverse, rien de ce qui est communiqué à une audience n'ayant vocation à y échapper.

C'est la raison pour laquelle on ne peut pas non plus identifier une clientèle spécifique. Tous les grands organismes, privés comme publics, sont clients de sociétés de traduction. Et tous le sont à la fois dans le cadre de leurs activités de production comme dans celui de leurs activités de support. La Direction financière, la Direction marketing, la Direction juridique, la Direction de la production, la Direction des ressources humaines... tous les services sont à un moment ou un autre consommateurs de traduction. C'est même la principale difficulté pour les agences : identifier un interlocuteur au sein de l'organisme, en évitant, si possible qu'il s'agisse de la Direction des achats. D?ailleurs, même les sociétés où le service Achats a sélectionné un ou deux prestataires agréés continuent de faire appel, de temps à autre, à d'autres agences de traduction ou traducteurs professionnels. Toutes ces raisons poussent à choisir de manière très claire entre deux approches radicalement opposées : soit les agences se positionnent en tant qu'acteurs généralistes, et elles tentent de vendre un peu à tout le monde, soit elles décident d'une approche de spécialiste pointu, et elles ciblent uniquement le service a priori acheteur de leur prestation, ou les sociétés clientes elles-mêmes spécialisées. C'est le cas, par exemple, dans le domaine financier et juridique, ou dans le secteur médical. Il est extrêmement rare que la même agence de traduction se positionne sur les deux secteurs à la fois.

Tout comme on peut décrire la demande de traduction selon trois axes, il est possible de définir des segments de marché de la même façon. L'axe des clients distingue le tout-venant, les « grosses PME » et les grands comptes, l'axe des prestations distingue la traduction simple de la traduction à valeur ajoutée, et sur l'axe des prestataires, on distinguera les cas où le segment est ouvert à tous de celui où il est restreint à quelques opérateurs privilégiés, voire à de rares opérateurs exclusifs. Par exemple, la localisation des logiciels Microsoft, pour les langues majeures au moins, est clairement un segment de traduction à valeur ajoutée pour un grand compte, réservé à quelques opérateurs exclusifs. En revanche, de nombreuses PME importantes ouvrent des marchés à plusieurs prestataires agréés qu'elles sélectionnent sur l'ensemble du marché pour traduire l'intégralité de leurs documents, en y apportant la valeur ajoutée nécessaire. Comme toujours lorsqu'on segmente un marché, on voit qu'il est à peu près impossible de couvrir l'ensemble des niches identifiées : les très grands opérateurs sont bien en peine de traduire les touts petits projets qui font le quotidien de la plupart des agences, mais les nombreuses petites agences sont incapables de gérer des projets vraiment importants.

Voilà l'essentiel de ce qu'il faut savoir au sujet du marché mondial de la traduction.

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