On distingue en général la traduction littéraire de la traduction technique. La traduction littéraire, c'est, très simplement, la traduction de textes littéraires publiés par des maisons d'édition : par exemple, de nombreux romans pour la jeunesse sont la traduction d'ouvrages à succès, comme la série des Harry Potter. La traduction technique, c'est alors la traduction de tous les autres textes : les procédures qualité utilisées sur les lignes industrielles, les logiciels de gestion ou les catalogues de mode.
Les traductions techniques nécessitent, elles aussi, des compétences rédactionnelles. Mais elles ne sont pas suffisantes. Il faut avant tout les confier à des intervenants qui ont une connaissance approfondie du métier en question. D'ailleurs, dans certains domaines, les traducteurs spécialisés sont d'anciens professionnels du secteur : par exemple, en traduction juridique, il n'est pas rare que ce soient des avocats ou des juristes. Certains continuent d'exercer tout en traduisant, parce que cela leur permet de prendre connaissance d'autres dossiers que les leurs. D'autres ont décidé de changer de métier, souvent pour la même raison : là où un avocat spécialisé dans les questions de droit privé international traite un ou deux grands dossiers intéressants par an, le même prend connaissance, sans avoir à les traiter, d'une bonne vingtaine d'affaires passionnantes s'il s'est reconverti dans la traduction.
Mais les compétences littéraires et l'expertise technique ne sont pas suffisantes pour réaliser de bonnes traductions techniques. Dans de nombreux cas, il s'agit de traduire des documents longs, comme des manuels de procédures, des logiciels et leur documentation, des cahiers des charges, des réponses à des appels d'offres spécialisés, des textes réglementaires, etc. Traduire ces textes impose en général de les répartir sur plusieurs traducteurs. Or, quelque soit le domaine, les documents techniques ont un impératif de cohérence terminologique. Tout simplement, chaque terme, chaque expression, doit être traduit de la même façon tout au long du document. Imagine-t-on que la commande « Ouvrir » du menu « Fichier » d'un logiciel sous Windows s'appelle de temps en temps « Ouvrir » et de temps en temps « Ouverture » ? Multiplier les traducteurs complique énormément la gestion de la cohérence dans les choix de traduction. En traduction technique, on résout cette question en adoptant simultanément plusieurs approches. En début de projet, on extrait les termes récurrents des fichiers et on constitue un glossaire, dont la traduction, réalisée par une seule personne, est approuvée par le client. Le glossaire est fourni aux traducteurs. Si le projet permet de travailler avec certains outils comme SDL Trados, chaque fois que le texte comporte un des termes présents dans le glossaire, il est signalé (avec le terme cible correspondant) au traducteur pour qu'il puisse l'insérer dans la phrase en cours de rédaction. Autre approche : pendant la traduction des documents techniques, les traducteurs rencontreront sans doute d'autres termes spécialisés pour lesquels ils voudront s'assurer d'employer la bonne traduction. Dans ce cas, ils envoient leurs demandes au Chef de projet, qui y répond en consultant à la fois le client et la personne chargée de traduire le glossaire initial. Les décisions prises sont enregistrées dans le glossaire, dont la mise à jour est communiquée à tous les traducteurs.
En dehors de la terminologie elle-même, les projets de traduction technique nécessitent aussi des contrôles de qualité fréquents. Il n'est pas toujours nécessaire ni même souhaitable de relire intégralement tout le document traduit. En effet, si la sélection des traducteurs a été correctement opérée en début de projet, ceux qui travaillent sur le texte sont les mieux à même de le faire, et la révision risquerait d'introduire des erreurs ou des confusions par méconnaissance du domaine. Pourtant, il faut bien contrôler que les instructions ont été correctement appliquées, par exemple. La solution consiste à relire un extrait de la traduction, le plus tôt possible. On demande par exemple à tous les traducteurs d'envoyer le travail réalisé en une journée. Puis on confie la relecture approfondie de ces extraits à un tiers, qui a pris connaissance des instructions, de la documentation, du glossaire et de tous les autres éléments de référence fournis aux traducteurs en début de projet. Cette personne peut d'ailleurs parfaitement être le client lui-même. La relecture s'effectue selon une grille prédéfinie, où l'on segmente les erreurs par catégorie : grammaire, style, terminologie métier, etc. Pour chaque erreur repérée, le relecteur explique son point de vue et indique le contexte. Ces éléments sont renvoyés aux traducteurs, qui appliquent les recommandations. Cette méthode, préconisée par les membres de LISA (Localization Industry Standards Association) dans leur définition du QA Model, donne en général d'excellents résultats. En effet, il est bien plus simple pour les traducteurs techniques de comprendre ce que l'on attend précisément d'eux une fois qu'on le leur a montré en contexte. On se contente souvent d'un seul QA, mais on peut très bien en planifier au moins deux, ne serait-ce que pour vérifier l'application des recommandations de la première étape.
Et bien sûr, il y a aussi la relecture technique, c'est-à-dire le contrôle, par un expert, de l'exactitude de la traduction. La difficulté consiste souvent à identifier un expert qui ne soit pas un des traducteurs et qui accepte de ne pas remettre en question la terminologie ! Il peut s'agir d'un formateur dans le domaine, d'un consultant, d'un chef de produits chez le client? L'objet de cette étape de relecture, très rapide, consiste à valider l'exactitude des concepts, de la « théorie » technique telle qu'elle est exprimée dans le document traduit. Lorsqu'un problème est soulevé, il trouve en général une solution très rapidement.
Il faut aussi vérifier la fonctionnalité du produit en cours de traduction, lorsqu'il s'y prête. Par exemple, un logiciel informatique doit fonctionner aussi bien après traduction qu'avant. Les manipulations décrites dans la documentation d'un produit doivent être réalisables exactement de la façon dont elles ont été rédigées. Le contrôle de fonctionnalité peut s'avérer très simple : il suffit parfois au Chef de projets de vérifier l'intitulé des commandes de menu sur son poste de travail. Mais c'est parfois beaucoup plus complexe : certains exercices pratiques de supports de formation réalisés pour des logiciels informatiques mettent en ?uvre plusieurs machines dont les fonctions diffèrent. Il faut parfois installer une vingtaine de PC et configurer chacun différemment, pour contrôler que les opérations se déroulent de la façon annoncée.
Enfin interviennent les phases de mise en page : extraction des graphiques, traduction des légendes, capture des écrans, réinsertion de tous ces éléments dans les fichiers traduits, mise en page de ces fichiers, contrôle de la mise en page et génération des fichiers finals...
Toutes ces étapes permettent de livrer une traduction technique de bonne facture. Mais dans tous les cas, ce qui fait la différence, c'est avant tout l'expérience et la compétence des traducteurs techniques, et la qualité de la communication entre le client et le Chef de projets de l'agence. Et voilà pourquoi chaque traduction technique diffère de toutes les autres : c'est ce qui rend notre métier si passionnant.
