Traduire vite et bien avec la dictée vocale
Une traductrice freelance anglais-français, spécialisée en informatique témoigne aujourd'hui des méthodes qu'elle utilise pour accroître sa productivité et traduire plus de mots par jour.
« J'ai une formation d'ingénieur, et j'ai travaillé une dizaine d'années au sein d'un grand cabinet de conseil, avec une forte orientation informatique et organisation. Je me suis établie à mon compte comme traductrice freelance. A titre personnel, je suis très intéressée par les outils informatiques qui permettent d'accroître la productivité du traducteur, par la combinaison de ces outils, et par les questions d'organisation que cela soulève.
3 000 mots... de l'heure !
Cela fait maintenant plusieurs années que je combine les atouts des logiciels à mémoire de traduction avec ceux de la reconnaissance vocale. En fait, je dicte mes traductions à mon ordinateur, tout en bénéficiant des mémoires que je me suis constituées au fil du temps. On considère en général que la dictée vocale permet de taper un texte trois fois plus vite qu'avec la frappe au clavier, puisque l'on prononce 120 mots à la minute alors qu'on en tape rarement plus de 40 dans le même délai. En ce qui me concerne, le gain de productivité est bien supérieur, puisque je peux parfois traduire 2 000 mots de l'heure, voire 3 000 lorsque les circonstances s'y prêtent. J'utilise Dragon Naturally Speaking en liaison soit avec SDL Trados 2007 soit avec IBM Translation Manager. Cela dit, je ne travaille jamais plus de 6 heures dans la journée avec ces outils : dicter fatigue. J'alterne traduction assistée et relecture, et j'interromps les sessions de traduction de documents longs, comme les manuels, pour réaliser des traductions courtes, comme les communiqués de presse.
La dictée vocale convient bien aux textes assez rédactionnels, comportant peu de noms de propres et peu de balises. Elle contraint à construire mentalement la phrase entière avant de la dicter. Si on se lance trop vite dans la dictée, sans savoir exactement comme la phrase sera construite à l'arrivée, on court le risque de devoir s'interrompre et revenir en arrière, ce qui fait perdre le bénéfice de la rapidité. Lorsque la phrase est bien structurée, elle s'inscrit correctement à l'écran, sans qu'il soit nécessaire de revenir sur les accords grammaticaux. C'est très satisfaisant. Si la phrase comporte trop de mots inconnus, tout le château de cartes s'écroule : la frappe est incorrecte, il faut stopper la dictée, revenir au clavier pour corriger et... perdre du temps.
Travailler phrase par phrase
De façon systématique, dès qu'une phrase a fini de s'écrire à l'écran, je m'arrête quelques secondes de dicter pour la relire et contrôler qu'elle ne comporte pas d'erreur majeure. Il ne s'agit pas d'une vraie relecture, que je pratique ensuite sur la totalité du texte, mais d'un contrôle de fiabilité. Si quelque chose ne va vraiment pas, il faut corriger tout de suite, au risque, sinon, de ne plus du tout comprendre le sens de ce qui a été tapé à cet endroit. Je corrige au clavier : il est possible de guider le logiciel à la voix pour revenir en arrière, supprimer un mot, etc., mais je ne suis pas à l'aise avec ces commandes-là.
La voix ne supprime pas les interventions au clavier, puisqu'il faut revenir sur les balises lorsqu'on travaille avec un outil de TM. En fait, lorsqu'on utilise la dictée vocale, il faut apprendre à ne pas aller plus vite que le logiciel, et s'astreindre à travailler phrase par phrase. Bien sûr, il ne faut pas non plus bredouiller, utiliser d'interjections, etc. Lorsque j'utilise la dictée vocale seule, sans outil de TM, j'imprime mon texte source, je le suspends à une pince placée devant mes yeux et je dicte sans utiliser le clavier du tout. Dans ces cas-là, je parviens à traduire 3 000 mots de l'heure, pour un texte court.
Traduire ou réviser, il faut choisir
A un moment, j'ai tenté d'associer la dictée vocale, la Mémoire de traduction et la traduction automatique. J'utilisais Trados 2007 avec l'outil de traduction automatique, qui se déclenche lorsque le logiciel ne trouve pas de concordance. Dans ce cas, Trados interroge le serveur de traduction automatique de SDL, qui lui renvoie une phrase qui s'inscrit à l'emplacement du segment cible, exactement comme si Trados avait renvoyé un segment trouvé dans sa mémoire. Je n'ai pas pratiqué ce système assez longtemps pour me faire une opinion définitive. Mais je n'ai pas trouvé ça très pratique, parce que cela contraint à travailler à la fois en mode traduction et en mode révision. La plupart des segments traduits automatiquement nécessitent d'être revus. On doit alors choisir entre trois options : conserver le segment et le réviser en utilisant la dictée ; le conserver et le réviser en utilisant le clavier ; ou le supprimer et dicter quelque chose d'autre à la place.
En fait, il faudrait bénéficier d'une indication du logiciel de traduction automatique pour détecter instantanément si le segment proposé a des chances d'être d'une qualité suffisante pour être conservé et révisé ou s'il est plus probable qu'il soit d'une qualité insuffisante et doive être supprimé. Après tout, le moteur de traduction est en mesure de calculer la probabilité d'exactitude de la proposition qu'il renvoie. En tous les cas, le plus difficile pour moi, c'est vraiment de travailler simultanément en tant que traductrice et comme réviseuse, et de m'interroger à tout instant pour déterminer quel mode de raisonnement adopter face à telle ou telle phrase. Cela prend un peu de temps à chaque fois, et perturbe la fluidité du travail. D'où l'idée d'un indicateur de qualité probable de la traduction qui serait renvoyé par le moteur, à la façon dont les mémoires de traduction renvoient un pourcentage de concordance.
Retour aux fondamentaux
Je n'ai pas le sentiment que la dictée vocale soit facteur de risque en matière de qualité de traduction. Peut-être y a-t-il une légère dégradation due au travail phrase par phrase, qui interdit la reformulation / recomposition des phrases entre elles. Cela dit, comme je revois chaque texte après avoir mis à jour la mémoire, et que je recompose mes phrases à ce moment-là, je ne suis pas gênée par cet aspect. D'ailleurs, le temps nécessaire à la révision d'un texte dicté n'est pas supérieur à la durée de relecture d'une traduction tapée au clavier.
De ce point de vue, il y a une nette différence entre la dictée vocale et la traduction automatique, car la traduction automatique impose de revoir intégralement chaque proposition, et que le degré de relecture imposé crée un risque en matière de qualité. En fait, la traduction automatique suppose que le traducteur travaille comme un réviseur, alors que la dictée permet au traducteur de revenir à son métier de base : le transfert et sa formulation, exactement comme il y a 30 ans, quand les traducteurs dictaient leur texte cible à des secrétaires. A cette époque, il aurait semblé saugrenu de demander aux traducteurs de taper leur texte eux-mêmes. C'est l'arrivée des logiciels à traitement de textes qui les y a forcé. Ils y ont nécessairement perdu en productivité (et en rémunération) puisqu'ils n'ont pas pour autant appris à pratiquer la sténodactylo.
De l'utilité des mémoires de traduction
D'un point de vue organisationnel, rien n'empêche de confier un projet à plusieurs traducteurs distants qui partageraient une mémoire de traduction et dicteraient leur travail chacun chez soi. On peut donc partager un ouvrage sur plusieurs traducteurs produisant 2 000 mots de l'heure chacun... à condition qu'ils sachent utiliser un logiciel de dictée vocale. On peut aussi imaginer d'autres systèmes, comme un bouton « Traduire » placée sur une page Web qui enverrait le texte source à un traducteur travaillant en dictée vocale : on aurait ainsi un mode de traduction humain instantané. Autre possibilité, que je n'ai pas testée : lire sa traduction à un enregistreur, comme celui de l'iPhone par exemple, et confier le fichier son à Dragon Naturally Speaking pour une dictée asynchrone. Evidemment, ça ne permettrait pas d'exploiter une mémoire de traduction.
Finalement, est-ce que la mémoire de traduction apporte quelque chose à la dictée vocale ? Oui si l'on dispose d'un glossaire, car les termes présents dans le segment en cours de traduction s'affichent à l'écran, pendant que le traducteur construit mentalement la phrase qu'il va dicter. La mémoire de traduction permet aussi de relire plus aisément, puisque les segments source et cible sont alignés. Mais il est vrai que le système de dictée vocale réagit mal aux portions de phrases. Quand un segment est coupé par une balise, ou lorsqu'il faut le revoir en partie parce qu'il s'agit d'une concordance imparfaite (fuzzy match), la dictée ne convient pas, et il faut revenir au clavier. »