mar 30

Je ne résiste pas au plaisir de citer in-extenso un petit article paru dans Le Point du 13 mars 2008, qui présente bien quels peuvent être, parfois, les difficultés de la traduction.

« Quel accent pour les Ch’tis ?

Il n’y a pas qu’en France où « Bienvenue chez les ch’tis » (près de 10 millions de spectateurs après deux semaines et demi) est un succès historique. En Belgique et en Suisse, contrées francophones avec accent, le film est en passe d’atteindre les meilleurs scores du cinéma français dans ces pays. Au Québec, où les habitants de la Gaspésie ont un accent très proche des gens du Nord, Cristal Films, après avoir remporté les enchères, a décidé, devant le raz de marée en France, d’avancer la date de sortie. En Allemagne, en Italie et en Espagne, les distributeurs se posent déjà la question du doublage. Comment rendre compte du décalage social et linguistique des ch’tis ? Si les Italiens penchent pour un accent calabrais, les Allemands ont choisi l’option ex-RDA. Les Espagnols songent à faire appel à une prononciation venue des Asturies ou de l’Estrémadure, contrées isolées du nord-ouest du pays. Au fait, comment dit-on « Heiiin ? » en calabrais ? » F.-G.L.

Voilà bien un problème de « localisation »… c’est à dire de traduction !

icon1 Par: Guillaume | icon2 Revue de presse
icon4 30 mar 2008| icon3Aucun commentaire »
mar 21

Lorsque je présente Anyword, on finit toujours par me poser les mêmes questions : propose-t-on d’autres services que la traduction ? (Réponse : Non). Dans quels domaines sommes-nous spécialisés ? (Réponse : Tous). Quelles langues proposons-nous ? (Réponse : Toutes). Il arrive toujours un moment où mon interlocuteur est découragé de notre caractère si peu sélectif, qui va à l’encontre de sa notion du positionnement et de la segmentation marketing. À ce moment-là intervient la question cruciale : Quels sont les travaux que nous ne pouvons pas réaliser ? On pourrait la formuler autrement : Est-ce qu’il nous arrive de refuser une commande ?

Eh bien, oui, il arrive que nous refusions un job. C’est le cas si l’on a à traiter un couple de langues « impossible ». Je mets « impossible » entre guillemets car, au sens strict, je suis persuadé qu’il n’existe pas vraiment de couple de langues qui soit à la fois impossible à traiter et qui corresponde malgré tout à une demande. Mais il arrive que la probabilité de trouver la bonne personne soit vraiment trop faible pour que nous prenions le risque de la chercher et de lui confier un travail.

Imaginons la situation suivante : un client souhaite traduire vers une langue dite rare un texte spécialisé rédigé dans une langue courante. La plupart du temps, aucun problème. Par exemple, il n’a pas été compliqué pour Anyword de traduire des manuels d’installation électriques rédigés en français vers le slovaque dans le cadre de l’installation d’une usine de construction automobile. Pourtant, avouez-le, à première vue, une telle situation semble complexe : comparativement à la langue d’origine, la langue de destination est peu utilisée (6 millions de locuteurs contre plus de 100) et la spécialisation est forte (automobile plus électricité). Mais, comme la langue source (le français) est répandue, de nombreuses personnes qui l’étudient, y compris en Slovaquie. Quant à la spécialisation, plusieurs constructeurs automobiles se sont installés en Slovaquie et en République Tchèque, ce qui a favorisé la constitution d’un vivier de prestataires spécialisés offrant leurs services dans tous les domaines, y compris en traduction.
Maintenant, prenez la situation inverse : une autre entreprise souhaite traduire en français un texte spécialisé rédigé en tchèque. Là commencent les difficultés. L’un des seuls échecs d’Anyword en matière de traduction tient à une situation de ce genre. On nous avait demandé de traduire en français les documents d’une due diligence (l’analyse financière et stratégique d’une entreprise en vue de sa valorisation pour une vente) portant sur un groupe de sociétés tchèques. Bêtement, nous avions accepté. Mais il a été littéralement impossible de trouver un traducteur Français de langue maternelle connaissant à la fois le tchèque et la finance d’entreprise. Nous avons seulement pu faire appel à une traductrice Tchèque vivant en France depuis de longues années. Et là, les ennuis ont commencé… Elle a été incapable de travailler dans les temps parce qu’elle ne traduisait pas vers sa langue maternelle. Nous avions fait fi de la règle numéro Un de la traduction : les traducteurs travaillent vers leur langue maternelle ! Nous avons dû reprendre le travail, l’envoyer à un concurrent, qui a lui aussi fait appel à un traducteur tchèque installé en France ! Il a fallu réécrire le texte français. Au bout du compte, nous avons livré le client avec une semaine de retard et nous lui avons offert le job, qui nous avait pourtant coûté plus que son prix de vente ! Bref, c’est un très mauvais souvenir.

Mais c’était de notre faute : nous étions dans le cas d’un couple « impossible », parce que la langue cible étant beaucoup plus répandue que la langue source, il n’est pas économiquement viable de s’installer comme traducteur. Je suis bien persuadé qu’il existe des Français connaissant bien le tchèque, et spécialisés en finance. Mais ils ne sont sûrement pas très nombreux, et aucun d’eux n’est traducteur professionnel (si vous remplissez ces conditions, postulez en ligne). Nous aurions dû refuser ce job, et c’est ce que nous faisons maintenant dans des situations comparables. Donc, pour répondre à la question posée, oui, maintenant, nous refusons les jobs comme celui-ci – avec regrets !

icon1 Par: Guillaume | icon2 Traducteurs
icon4 21 mar 2008| icon31 Commentaire »
mar 9

Le Chant de la mission - couverture du livreLire un livre écrit par John Le Carré (http://fr.wikipedia.org/wiki/John_le_Carr%C3%A9) est toujours un grand plaisir, tant sur le fond – les intrigues sont complexes à souhait – que sur la forme – c’est excellement écrit, et traduit.

Mais Le chant de la Mission (http://www.passiondulivre.com/livre-41862-le-chant-de-la-mission.htm), son dernier opus, est encore quelque chose de plus pour nous autres amateurs de langues. Il raconte comment Bruno Savador, fils d’un missionnaire catholique irlandais et d’une villageoise congolaise, donc doué pour les langues de naissance, devient espion de la Couronne. « Interprète éminent », il écoute et retranscrit les conversations secrètes d’hommes d’affaires et de gouvernement africains. « Ecouter un haut gradé de l’Armée de résistance du Seigneur ougandaise fomenter en acholi par téléphone satellite l’installation d’une base au-delà de la frontière du Congo oriental, pour me retrouver l’instant d’après dans la touffeur des docks de Dar es-Salaam, avec en fonds sonore les sirènes des bateaux, les cris des débardeurs et le ronflement intermittent d’un ventilateur de table déréglé qui éloigne les mouches, à entendre une bande d’assassins islamistes planifier l’importation de missiles antiaériens camouflés en cargaison de machinerie lourde ? [...] Ce n’est pas de l’alimentaire, ça, [...], c’est de l’ambroisie ! »

Et, en effet, on en viendrait presque à envier Salvo de travailler sur des sujets aussi variés et aussi intéressants. Un job « en or » pour qui maîtrise, outre l’anglais et le français, le lingala, le swahili, le bembe, le shi, le kinyarwanda, le kinyamulenge, ainsi que quelques autres dialectes africains… Un vrai sujet de satisfaction, donc, qui explique sans doute la fierté du personnage. « S’il vous plaît, ne confondez jamais un simple traducteur avec un interprète éminent. Tout interprète est traducteur, certes, mais pas l’inverse. Quiconque possède les rudiments d’une langue étrangère, un dictionnaire et un bureau devant lequel s’asseoir jusque tard dans la nuit peut s’ériger en traducteur : officier de cavalerie polonais à la retraite, étudiant étranger sous-payé, chauffeur de taxi, serveur à mi-temps, professeur suppléant, bref, toute personne prête à vendre son âme pour soixante-dix livre les mille mots. Rien à voir avec l’interprète simultané s’escrimant pendant six heures de négociations complexes. Notre interprète éminent doit penser aussi vite qu’un opérateur en vest de couleur sur le MATIF, ou, mieux, ne pas penser mais donner l’ordre aux rouages de ses deux hémisphères cérébraux de s’enclencher tandis qu’il se carre dans son siège et attend de voir ce qui sort de sa bouche. » (Bien sûr, chez Anyword, qui commercialise uniquement des services de traduction, personne ne souscrit à cette opinion…)

Mais tout se détraque lorsque Salvo, dont les compétences sont reconnues, est embauché pour une mission exceptionnelle. Il s’agit d’aider une province du Congo à mettre à sa tête le Mwangaza, un homme de grande valeur, qui va rendre le pays à son peuple en redistribuant honnêtement les richesses. Une belle mission, qui s’appuie sur la réconciliation de Chefs de guerre en lutte depuis toujours – les Banyamulenge et les Maï-Maï, et sur leur alliance avec un représentant de l’Afrique des entrepreneurs, moderne et ouverte sur l’Europe.

Malheureusement, l’interprète va vite comprendre qu’il est une fois de plus question de dépouiller son pays d’origine de ses nombreuses richesses, d’affamer encore son peuple, et d’acheter la paix avec les voisins contre des revenus, issus d’exactions supplémentaires. Et il va jouer sa propre partition, dans l’intérêt de son pays, ce qui va réussir, mais en partie seulement.

Bref, un excellent polar, passionnant, qu’on ne lache pas facilement. Mais aussi, pour nous autres traducteurs, une source de réflexion sur le professionnalisme, le détachement, l’implication, la spécialisation. Par exemple, un des paradoxes peut être exprimé comme l’impossibilité de recruter un interprète neutre, puisqu’il doit être originaire de la région à dépouiller. D’ailleurs, jusqu’où faut-il rester neutre, quand on est confronté à des situations ou des documents compromettants ? Et bien entendu, il y a aussi tout ce qu’on apprend sur la situation de l’Afrique et sa mise en coupe réglée par des intérêts locaux, Européens et Américains. Un sujet déjà brillamment traité dans La Constance du jardinier, le précédent ouvrage de John Le Carré.

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icon4 9 mar 2008| icon33 Commentaires »

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